09.06.2007
Deux mots sur l'affaire Borrel
J'ai été mélé de très près à ce qu'on appelle l'affaire Borrel.
Une histoire dont le décryptage est riche d'enseignements sur la démocratie française.
Bernard Borrel est un magistrat français détaché à Djibouti. En 1995, on retrouve son corps brûlé dans un endroit désertique et abrupt. La version officielle conclue immédiatement au suicide, avec des rumeurs rampantes sur des choses pas tellement avouables que le juge n'aurait pu assumer...
Précision importante : Djibouti est l'un des territoires les plus sensibles de la Françafrique. Grosse base militaire française et Américains qui rodent car la région est un promontoire sur le chemin des grands tankers.
Au départ, il y a l'acharnement d'une épouse, magistrate elle aussi, soutenue par le syndicat de la magistrature, elle va tenter de faire entendre pendant des années son incrédulité. Non, son mari ne s'est pas suicidé par le feu... Il a été tué. Elle recueille une oreille attentive auprès d'un journaliste de TF1, Bernard Nicolas. Mais très vite celui-ci est bloqué par sa direction. On le décourage d'enquêter. Sur l'affaire Borrel et sur toutes les autres affaires. TF1 n'est pas une chaine qui enquête.
C'est là que je récupére Bernard Nicolas, un peu cassé, un peu découragé, pour l'équipe de 90 minutes, l'émission d'investigation que j'animais sur Canal plus. Bernard Nicolas va travailler plusieurs mois sur l'affaire Borrel. Il part à Djibouti, en Ethiopie, en Belgique où il retrouve des dissidents djiboutiens. Et surtout, il refait l'enquête judiciaire pas à pas. La thèse du suicide ne colle pas. Et la présidence de Djibouti semble mouillée.
Nous diffusons son enquête dans 90 minutes, le 2 décembre 2002.
Je me souviens très bien du jour de la projection. Nous avions invité quelques témoins. C'était dans la salle de l'ancien bâtiment de Canal plus, aujourd'hui abandonné. Mme Borrel était là. Passablement émue. Et surtout beaucoup plus légère. J'avais l'impression qu'elle avait enfin réussi à se débarasser d'un rocher qu'elle poussait seule depuis plusieurs années.
Le lendemain, la presse ne reprend pas beaucoup nos révélations (c'est l'époque où Schneidermann, le chroniqueur des médias à la plume parfois fielleuse, nous qualifie de "théoriciens du complot"...).
La justice en revanche s'en empare.
A cause des éléments réunis par ce film, le dossier judiciaire va être réouvert. Une nouvelle autopsie infirme la première version, de nouveaux juges d'instruction sont nommés, Mesdames Pous et Ganascia. Elles auront l'audace, en mai 2007, de se rendre devant le palais de l'Elysée pour perquisitionner les bureaux de la cellule africaine. Des documents qu'elles exigent depuis longtemps ne leur sont pas transmis. La garde "républicaine" leur barre l'accès au palais de l'Elysée. Qu'importe. L'image est forte. Indélébile. Ces deux petites dames avec leur cartable, coincées sous le porche : La justice face à la raison d'état. La séparation des pouvoirs niée avec violence (et comme cela nous semble "naturel" et "évident" que la justice s'arrête aux marches du palais...).
Petite suggestion au nouveau président Sarkozy : même si l'enquête sur la mort du juge Borrel sera moins rentable médiatiquement que la souhaitable libération d'Ingrid Bettancourt, pourrait-il faire un geste pour aider Mme Borrel et ses enfants à connaitre les raisons de la mort d'un être aimé?... Lever le "secret défense" sur un certain nombre de documents détenus par le gouvernement du peuple français?...
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Commentaires
Fort bien résumé. Sinon que la thèse du suicide ne pouvait pas tenir debout un seul instant. Pas plus que la thèse d'un complot djiboutien. On voit mal comment les services spéciaux français auraient pu ne pas être les premiers à en avoir eu vent ! La vérité : dix ans d'omerta et de mensonge organisé, planifié, orchestré. Canal + a fait oeuvre utile. Bravo. Merci. Maintenant il faut voir la réalité en face, le Juge Borrel n'est pas le seul "suicidé" d'office dans l'histoire de la Vè République : Robert Boulin, Pierre Bérégovoy aussi, par exemple, ainsi qu'un certain James Adamson, paparazzo de son état, cité dans l'affaire de la Princesse Diana, qui, dit-on, aurait eu rendez-vous avec ... Pierre Bérégovoy le jour de son décès prématuré à Nevers. Il était question, je crois, de lui montrer des clichés photographiques. Le photographe s'est "suicidé" au mazout, là encore, dans un champs perdu près d'une caserne militaire pas loin de Millau à 500 km de chez lui près de Bourges. Effectivement, puisqu'ensemble tout devient possible, si le Président Sarkozy daignait donner un petit coup de pouce pour que l'on sache la vérité sur toutes ces affaires .... Encore bravo à "90 Minutes" mais qui sait aussi, quand il le faut, se boucher les oreilles ! Mais ceci reste entre nous, bien entendu.
Ecrit par : Libr'OP | 09.06.2007
En tant que Président de l'ARDHD, j'approuve votre article et surtout la conclusion ...
Correction sur le nom des Juges en charge de l'instruction.
Je tiens seulement à préciser que ce ne sont pas les Juges Pous et Ganascia qui sont en charge de l'instruction pour l'assassinat du Juge, mais la Juge Sophie Clément qui fait un travail remarquable en dépit des difficultés qu'on lui oppose. Avant elle, le Juge Parlos avait redonné un sens à l'instruction en demandant une deuxième (ou troisième) autopsie indépendante et en se rendant, cette fois avec les parties civiles, sur place pour une reconstitution. Auparavant l'instruction avait été confiée aux Juges Le Loir et Moracchini, qui avaient poursuivi contre vents et marées la thèse du suicide ... Ils ont été déssaisis du dossier ... ce qui est très rare ..
Les juges Pous et Ganascia sont en charge de l'instruction dans le cadre de la Plainte déposée par Mme Borrel pour tentative de pression sur la justice et qui vise des responsables au Quai d'Orsay et au Ministère de la Justice lorsqu'il avait dit dans un communiqué du Quai que la France allait transmettre la copie du dossier à Djibouti.
Ecrit par : Jean-Loup Schaal | 11.06.2007
Bonjour,
Je suis toujours méfiant quand on me présente la solution de l'enquête avant même d'avoir commencé.
La mort du juge Borrel est exemplaire à cet égard.
Et je m'étonne toujours et encore du silence journalistique au sujet de cette sommité judiciaire que semble être la juge Moracchini.
Elle a eu en charge trop de dossiers sensibles qui ont fini en eau de boudin (eglise de totologie aux jolis dossiers perdus, par exemple)
Ce qui est rapporté par libé à son sujet est ahurissant :
"Dans l'affaire Borrel, elle est tout aussi fière de son travail. «En 2007, cette affaire a connu des développements importants. Portez-vous un autre regard sur le passé ?» l'interroge la présidente. «Pas du tout, et même au contraire. Je suis certaine que Bernard Borrel s'est suicidé», assène Marie-Paule Moracchini. Elle l'a su dès son arrivée sur les lieux de la découverte du corps, dans un ravin, à Djibouti : «Une question d'atmosphère», «c'est un lieu où on se suicide», «j'ai compris qu'on se situait dans une démarche personnelle expiatoire». Elle revendique cette approche «intuitive» , liée à sa condition de «vieux magistrat», mais, étant aussi «rigoureuse et honnête», elle étaye ses flashs par des faits, des éléments objectifs. Muette pendant les deux jours d'audience, la représentante du ministère public n'a rien requis. Décision le 27 juin."
http://www.liberation.fr/actualite/societe/251626.FR.php
J'attend le 27 juin avec intérêt.
Mais qui est elle vraiment ?
Zgur
Ecrit par : Zgur | 13.06.2007
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